Sophia, L’Asile Selkirk et l’Asile Brandon, 1916

Sophia, L’Asile Selkirk et l’Asile Brandon, 1916

Âge 16

Dates d’admission: Juillet 1916 à Février 1965 (sa mort)

Illustration d'une jeune fille aux cheveux noirs mi-longs, soulignés de rouge. L'arrière-plan est composé de rayures bleues et blanches. La jeune fille regarde droit devant elle et a la bouche légèrement tombante. Son regard est à la fois triste et perspicace. Ses joues sont légèrement rougies.
Portrait de Sophia par Maia Weintrager (2025).

La tête de Sophie tomba vers l’avant, la réveillant de sa sieste. Elle était assise dans un fauteuil brun au milieu d’une grande pièce utilisée pour le divertissement des patients. Sophia se frotta les yeux et tendit ses mains fines devant elle. À peine réveillée, elle appela pour son bébé, « Vanya. »

« Pas de Vanya ici », pépia une patiente tout près, ne levant même pas son nez de son magazine. La vieille femme avait rappelé Sophia de la même chose la journée d’avant. C’était devenu une partie de leur routine quotidienne.

« Mon bébé », la voix de Sophie était pleine d’inquiétude, « amenez-moi mon bébé. »

Les pensées de Sophia étaient remplies d’images de Vanya—une touffe de cheveux noirs, ses petits doigts et son nez plissé. Elle commença à se lever. Sophie voulait prendre Vanya dans ses bras. C’était difficile pour elle de distinguer la pièce avec ses problèmes de vue. Les chaises se confondaient. Les autres patientes étaient méconnaissables. Peu importe, Sophie devait trouver sa fille. Elle était encore si jeune, trop jeune. Avant même que le poids de son corps ne puisse rencontrer la plante de ses pieds, des mains rugueuses appuyèrent sur ses épaules depuis l’arrière du fauteuil. Sophie retomba sur sa chaise et s’écria : « Mon bébé. »

Elle n’avait pas la force de résister à la forte poussée. Sophia était chancelante et fatiguée. Elle avait l’impression d’être dans les vapes à l’exception de quand elle se rappelait de Vanya. Elle était la seule chose auquel Sophia pouvait penser. Les mains rugueuses appartenaient à l’une des préposées qui se déplaça pour se tenir devant Sophia. Elle était grande et mince. Elle parla d’abord d’une voix douce et rappela à Sophia : « Ton bébé n’a pas survécu. » 

« Vous mentez! Où est ma Vanya? Je l’ai vue ce matin, » répliqua Sophia, sa voie emplie de détresse.

« Sophia, nous en avons déjà parlé. Tu es ici depuis deux mois. Il n’y a pas de bébé qui vit ici », répondit la préposée. La douceur dans sa voix disparut.

Sophia fit la grimace à la préposée et fronça les sourcils. Sophie savait que son enfant était toujours vivante, « Ma Vanya, elle n’est pas morte. Vous me l’avez prise. »

Avant que la préposée ne puisse répondre, le deuil refoulé rejaillit en Sophia. Elle prit une grande inspiration, ouvrit sa bouche et cria aussi fort qu’elle le pouvait. Des larmes de chagrin et de confusion coulaient le long de ses joues.

 


Grossesse précoce

À seize ans, Sophie a accouché à l’hôpital de Winnipeg. Elle n’était pas mariée. Les dossiers conservent de l’information conflictuelle quant à ce qui est arrivé à son enfant. Est-ce-que Vanya est décédée durant l’accouchement? Ou a-t-elle été envoyée en adoption pour une filiation plus « respectable »? Son dossier partage des discours différents entre ce que Sophia croyait et ce que les médecins praticiens avaient déclaré.

Dans tous les cas, Sophia n’aurait pas été considéré comme une mère convenable, surtout avec son manque de support familial. Les grossesses en dehors du mariage étaient perçues comme des signes d’immoralité. Ceci accablait les réformistes qui cherchaient à élever la cause chrétienne. Dans certains cas, les organisations religieuses offraient une place pour les femmes célibataires qui exigeaient leur participation active et leur pénitence dans la vie institutionnelle. Les témoignages des survivants de ces installations ont rapporté le travail acharné, et l’adoption de leurs enfants avec et sans leur consentement.

Répression de la sexualité

Illustration d'une jeune fille aux cheveux noirs mi-longs, soulignés de rouge. L'arrière-plan est composé de rayures bleues et blanches. La jeune fille regarde droit devant elle et a la bouche légèrement tombante. Son regard est à la fois triste et perspicace. Ses joues sont légèrement rougies.
Le livre de G. Stanley Hall étudie un nouveau concept de l’âge : l’adolescence. Ce texte marque un tournant important dans le développement de cette catégorie intermédiaire—pas tout à fait des enfants, mais pas tout à fait des adultes. Courtoisie de la Medical Heritage Library on the Internet Archive. 

Le psychologue américain G. Stanley Hall estimait que l’adolescence exigeait une intervention adulte et du contrôle. Pour les filles, cela voulait dire s’assurer qu’elles développent des intérêts appropriés pour leur genre. Cependant, à mesure que les filles et les femmes célibataires devenaient salariées, une panique morale s’est emparée de la société autour de la chasteté. Cela a attiré l’attention des professionnels de la santé, le système judiciaire et les clubs de femmes. Les réformistes cherchaient à faciliter la transition des filles vers une vie adulte équilibrée et de futures mères. Le sujet colonial était supposé s’autogouverner en accord avec l’hétérosexualité et le mariage monogame. Les filles qui déviaient de cela étaient soit corrigées soit destituées.

Les asiles servaient d’endroit pour cloîtrer les filles en dehors de la société. Cela servait le but eugénique d’améliorer « l’hérédité » canadienne. À travers le vingtième siècle, le discours eugénique a vu certains individus comme une menace pour le futur du Canada. L’internement agissait comme une forme d’eugénisme « passive agressive » pour empêcher certaines personnes d’avoir des enfants.

Vie carcérale

Sophia a passé le reste de sa vie à l’asile Brandon. Pendant qu’elle était incarcérée, elle a perdu la vue et a arrêté de parler. En 1965, elle est décédée après avoir passé 49 ans dans les asiles Selkirk et Brandon.

Sophie n’a jamais partagé ses pensées sur les gens qui l’ont incarcérée. Les dossiers montrent une jeune fille devenue femme qui s’est effondrée après la perte de son bébé. Elle n’a communiqué avec personne et n’a laissé aucun matériel écrit.

Des survivants de l’internement durant la deuxième moitié du 20e siècle ont réfléchi aux manières dont leur genre et leur sexualité ont affecté leur internement. La collection Shrink Resistant partage certaines de ces histoires. La survivante Joan Harries écrit,

« Je me souviens que j’étais punie pour quelque chose : peut-être que je jouais le « rôle féminin » de la soumise ou que j’allais à l’encontre du critère psychiatrique de la fémininité. Je n’étais ni soumise ni agressive, juste indépendante, comme un chat. » Lors de sa libération, elle a dit : « J’ai finalement décidé de dire à mon psychiatre que je voulais simplement nettoyer ma maison et prendre soin de mon bébé. Dès que j’ai dit ça, il a déclaré « Tu vas beaucoup mieux maintenant », et il m’a rapidement autorisé à sortir. »

Le genre et la sexualité continuent d’avoir un profond impact sur la manière dont les enfants et les adultes sont traités dans le système psychiatrique. Les femmes continuent d’être pathologisées pour leurs réactions à des événements traumatiques et des expériences d’oppression. Vous pouvez en apprendre davantage en explorant le poème de Kiran Stoker, Jane Doe, et sa démarche artistique.